25 février 2013

Les champignons attirent les mouches

Une fin d’après midi de juillet, deux hommes se sont présentés à la boutique. Je les ai moi-même accueillis, un couple improbable qu’on aurait facilement pris pour des Témoins de Jéhovah, la jeune quarantaine en complet gris, chacun trainant son attaché-case. Ils s’intéressaient aux amanites tue-mouche. «Où trouve-t-on des amanites ? Peut-on le cultiver ? Pourriez-vous nous en trouver ?»

Hrair se disait Arménien, marié à une Russe dont la mère avait été chamane en Sibérie. Elle aurait consommé régulièrement ce champignon pour ouvrir son chacra frontal. Rien de nouveau puisque cette histoire de chaman est reprise dans tous les ouvrages qui traitent de champignons magiques. Sony, lui, aurait été Haïtien. Bien qu’il n’ait revendiqué aucun ascendant pour expliquer son intérêt, il participait activement à l’interrogatoire.

Nous offrons bien du matériel de culture, des sacs ensemencés, commerce licite si ces trousses ne contiennent pas le champignon interdit lui-même. Ils ont semblé fascinés. «Comment faire ? Combien de temps ? Quelle quantité ? Combien de fois ? ». Mais pas au point de débourser : il leur fallait en discuter avec un troisième larron, leur partenaire dans l’aventure. À partir de ce moment, ils se sont appelés «los tres amigos».

Vite, j’ai su qu’ils n’allaient rien acheter. Ils reformulaient les mêmes questions, en élargissant le champ de leurs investigations. «Avez-vous autre chose qui fait triper ? de la psilocybine ? Où trouve-t-on des champignons hallucinogènes près d’ici ? Où peut-on se les procurer ? Pourriez-vous nous montrer comment en cultiver ? … les cultiver pour nous ?»

Je répondais en termes généraux, en les pressant gentiment vers la sortie. Ils s’en rapprochaient à reculons, s’attardant aux spécimens sur une affiche montrant les champignons magiques les plus connus.

J’ai tenté de détourner l’attention vers le djon-djon, champignon emblématique des Antilles, dont l’Haïtien s’est finalement laissé aller à acheter quelques grammes, de quoi faire une portion de riz créole tout au plus. Ils nous ont assuré qu’ils reviendraient bientôt, probablement accompagnés. Aussitôt sortis, nous avons conjecturé entre nous : s’agissaient-ils d’hurluberlus, de motards criminalisés ou d’agents des stupéfiants. Nous avons finalement opté pour la dernière hypothèse.

Dans les jours suivants, nous avons reçu quelques appels anonymes portant sur le même thème. Le 6 août 2007, je réponds moi-même à l’un d’entre eux: un individu à l’accent antillais qui ne s’identifie pas. Il reprend le même baratin, en cherchant surtout à savoir où  cueillir des amanites tue-mouche dans le voisinage.

«Je vous reconnais, vous êtes bien le Sony qui est venu la semaine dernière. Avez-vous apprécié les djons-djons ?»

«Oui. », répond-il sans exclamation. «Pourriez-vous cueillir pour nous des champignons hallucinogènes ? Pourriez-vous nous aider à cultiver le psilocybe, … par amitié ?»

J’ai précisé que nos trousses contenaient des directives claires pour la culture des champignons, en anglais. «En anglais ? Pourriez-vous nous les traduire en français ?» me demande celui qui avait pourtant jusque là toujours échangé en anglais avec son comparse. Je lui ai indiqué une fois encore quelques parcs de la région où ils devraient trouver des champignons d’espèces variées.

Une semaine plus tard, je trouve sur mon bureau une note écrite par Jeff: «tes amis, deux des tres amigos, sont passés. Ils étaient très déçus que tu n’y sois pas». Lorsque nous nous croisons quelques heures plus tard, je lui demande des précisions. En fait, leur visite l’avait terrifié, ce que le ton de sa note ne suggérait pas. En entrant, ils auraient d’abord demandé à parler au patron, puis ils ont annoncé que son fils était mort. Jeff a eu la présence d’esprit de leur annoncer que je n’avais pas d’enfant. «Mais non, c’était une blague», ont-ils dit. Ils trainaient avec eux une petite valise remplie d’amanites tue-mouche, supposément pour nous les faire identifier. Ils ont repris l’interrogatoire. Ils repasseront, mais avant de filer, l’un d’eux a lancé à Jeff sur un ton suffisamment menaçant pour le glacer: «espérons qu’il n’arrivera rien de mal au patron».

J’ai alors penché pour l’hypothèse d’une association entre la mafia russe et un gang de rue montréalais pour l’approvisionnement et le blanchiment d’argent. J’ai appelé la police du quartier où la préposée me renvoie au 911. De là, après tergiversations, mon appel est relayé à une troisième préposée qui semble prendre la menace au sérieux : on envoie une patrouille sur le champ. Sept ans plus tard, nous attendons toujours la patrouille et los tres amigos n’ont pas réapparus.

Je me ravise: ne s’agissait-il pas plutôt d’agents d’infiltration qui n’hésitent pas à recourir de façon routinière à des menaces pour compromettre un honnête amateur de champignons ! On sait bien que les champignons attirent les mouches. À moins que je n’aie été victime d’hallucinations !

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