27 avril 2013

Des champignons au paradis ?

Contrairement à l’intelligence, la passion des champignons n’est pas également distribuée sur la Terre. Elle est plutôt répartie comme les taches sombres sur le cuir blanc d’une vache Holstein : les régions à forte tradition de cueillette côtoient celles où sévit la phobie. Et au sein des premières, des espèces très prisées ici peuvent être dédaignées ou craintes là, à quelques kilomètres à peine, sans qu’on sache trop ce qui explique ces différences inscrites dans l’Histoire lointaine. 

En Amérique du Nord, la popularité des champignons sauvages est récente. Bien sur, elle gagne rapidement du terrain, portée par un engouement pour le plein air et la gastronomie. 

Au contraire, dans de nombreuses contrées d'Europe, des coutumes séculaires se perpétuent toujours. En Europe de l’Est, la cueillette est presque partout un rituel auquel on s’adonne en famille et qu’on traine avec soi dans les migrations. On y voue un véritable culte aux champignons sauvages : on garde des excursions en forêts un souvenir indissociable des bonheurs de l’enfance. 

Ainsi, je connais peu de gens aussi passionnés de cueillette que les Tchèques et les Slovaques, une passion sans frontière. Comme de nombreux autres immigrants à Montréal, l’un d’entre eux m’a raconté avec émotion ses souvenirs de randonnées en forêt avec son père. Il m’a parlé de leurs récoltes mémorables. Il en avait la larme à l’œil : son père était mort quelques mois plus tôt. Retourné à Prague pour les funérailles, il avait recueilli ses cendres après l’incinération et les avait dispersés sur les lieux secrets où une complicité fabuleuse les attendaient toutes ces années d’enfance. 

Touché par cette attention filiale, je n'y ai vu qu'un geste isolé jusqu'à ce qu'un Montréalais dont les parents slovaques s’étaient installés sur ce Continent, m’a raconté une histoire similaire. Il avait pratiqué ce même loisir sur la propriété familiale au sud de Montréal, près de la frontière canado-américaine. C'est là qu'à la mort de son père, il a, lui aussi, répandu ses cendres, précisément là où ils allaient ensemble cueillir chanterelles et bolets. 

Les joies de la cueillette rapprocheraient-elle les gens au-delà des frontières et, peut-être aussi, au-delà de leurs séjours terrestres ? 

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