26 septembre 2014

Guide de survie en forêt

À la fin de l’été 2013, Chagagab décide qu'à 15 ans, il est temps pour lui de tenter l’épreuve de survie en forêt. Depuis trois ans, ce jeune voisin fréquente la boutique : avec fébrilité, il nous entretient de ses expériences en nature, tout en nous prêtant un coup de main apprécié. À première vue, il tranche avec les gens de son âge : cette passion  solitaire contraste avec son empressement à la partager. 

Dès la reprise des classes, il informe ses parents de son projet. Il entreprend de gagner l’adhésion de sa mère, Leanne, qui est la plus inquiète du couple. Finalement, on s'entend sur une durée, un lieu et un moment. 

Au début juillet, il se retrouve donc seul, au bord d'un ruisseau près d'un sentier de VTT dans une forêt dominée par les érables. Son havresac est lourd, de livres surtout : Jack London (To build a fire), Henry David Thoreau (Walden, où Thoreau s'était retiré dans une simplicité volontaire), Paul Provencher (Le guide du trappeur), Miles Olson (Unlearn rewild) et son meilleur, Jon Krakauer (Into the wild) sans oublier unTolstoï dont il me cite un passage sur le bonheur de partager («une vie paisible, isolé à la campagne, avec le possibilité d’être utile à des gens pour lesquels il est facile de faire du bien et qui ne sont pas habitués à ce qu’on leur en fasse …»). 

Il croit avoir apporter l'essentiel : vêtements, bottines et bottes de pluie, sac de couchage, matelas de sol, ficelle, fil de laiton pour les collets, lampe de poche, casserole, bouteille, briquets, boussole, sifflet, carabine à plombs, poivre de cayenne (à l'insistance de sa mère), insecticide, des outils portatifs (canif, scie, hache), sans oublier les sacs de déchets en plastique pour s’abriter. Peu de vivres : 3 kg de riz, quelques sachets de soupe et de gruau à l'érable, des barres hypercaloriques. Pour toute boisson, l'eau du ruisseau. 

Les parents ont insisté pour rester en contact : un lieu où déposer quotidiennement des messages. 

En cette période de l'année, les moustiques sont omniprésents et les champignons sont encore rares. Par contre, les fraises sont abondantes. 

Le premier jour, il fait chaud : après avoir monté l'abri de fortune, Gab se baigne dans le ruisseau. Il se sèche tant bien que mal avec des fougères. Il fait un feu qu’il alimente de polypores des pins (Fomitopsis pinicola). Au menu, soupe et riz. À la tombée de la nuit, il se couche dans un concert sauvage, harcelé par les moustiques sous son abri-vidanges. Dans ces conditions, la lecture est impossible. 

Le deuxième jour, la pêche dans un lac à proximité ne donne rien. Gab y voit un orignal immergé, qui l'ignore. La faim devient une préoccupation de tous les instants. Les écrevisses du ruisseau sont trop minuscules pour la soulager. Au retour, la carabine montre tout-de-même le chemin de l'assiette à une perdrix tandis que les premières chanterelles de la saison (Cantharellus cibarius) parfument agréablement le riz. 

La troisième journée, une tique de Lyme se colle à sa jambe : il la retire comme il se doit en la tortillant. La promiscuité avec les moustiques étant insoutenable et son abri, risible, Gab écrit à ces parents de laisser une tente au point de contact. Il peut enfin se plonger à nouveau dans Krakauer, dormir et faire la grasse matinée.  

Le quatrième jour, il rate deux lièvres que sa frêle carabine laissait indifférents. Il doit se contenter de deux écureuils, trop peu cependant pour apaiser une faim qui le tenaille de plus en plus. 

Le cinquième jour, aucun lièvre n'a daigné s'approcher d'un de ses pièges. Fringale oblige, il se gave de fraises. Mais, il réalise rapidement combien la consommation immodérée de ces petits fruits est laxative. Le temps commence à lui paraître long et son attirail, insuffisant.  

Le sixième jour, la pêche ne donne toujours rien. À la vue d'un huard qui semble nager dans l’abondance, Gab se met à philosopher sur les inégalités, sur le dénuement que préconisait Thoreau. Il se convainc qu'il serait bon de rentrer à la maison.

Le septième jour, après avoir fait la grasse matinée sous la tente une dernière fois, Chagagab va à la rencontre de ses parents. Il renoue avec la cuisine de vacances, regagne les 2 kg perdus. Il se remet à la cueillette de produits forestiers non-ligneux. Il recommence à récolter le fameux chaga médicinal (Inonotus obliquus) dont la vente lui procure son argent de poche. Il nous raconte son histoire avec entrain et nous parle de son projet pour l'été prochain : il veut aller plus loin et pour plus longtemps, mais cette fois, avec plus de moyens (un calibre 22 pour sûr). 

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