20 octobre 2018

CRISPR ou un champignon de Paris vraiment blanc

CRISPR Cas9

Le champignon de Paris est dans toutes les épiceries du monde et, si abordable soit-il, il a un défaut : il brunit lorsque choqué, ce qui le rend moins attrayant. En 2015, un chercheur de Penn State University, Yinong Yang, s’est adressé au U.S. Department of Agriculture pour obtenir l'autorisation de commercialiser une souche altérée de ce champignon. Grâce à une technologie de pointe, il avait retiré du génome du champignon quelques paires de base d'ADN, celles qui produisent l’enzyme responsable du brunissement.
Le ministère américain a statué que son autorisation n'était pas un préalable nécessaire à la commercialisation. L'ADN d'un organisme étranger n'étant pas mis à contribution, le champignon n'est pas «transgénique» et ne présenterait pas de risques environnementaux.
On ne soupçonne pas l'impact économique de cet évènement : le champignon de Paris est le plus consommé au monde et, surtout, la technologie génétique en question donne lieu à une prolifération débridée d’applications. Pendant qu'une équipe tente en ce moment de ranimer le fantôme du mammouth laineux, d'autres, espérons-le, amélioreront la capacité qu'ont démontré des champignons à dégrader les plastiques encombrants.
Cette nouvelle technologie découle d’une observation fortuite réalisée il y a trente ans : les bactéries détruisent les virus bactériophages intrusifs en ciblant une zone particulière du génome des virus, de courtes séquences répétitives séparées par des espaceurs et appelées CRISPR (Clustered Regularly Interspaced Short Palindrome Repeats).
En 2008, Philippe Barrangou et son équipe de la société Danisco, ont mis en lumière le rôle central d'une protéine dans le système immunitaire des bactéries : la protéine cas9. Celle-ci cible, découpe, détruit ou copie le brin du génome des virus dont s’approprie la bactérie, ce qui permet à cette dernière de les reconnaître et de s'en défendre.
En fait, la protéine Cas9 agit comme un «ciseau moléculaire», permettant d'éditer tous les génomes, non seulement celui de bactéries. Le procédé évoque le traitement de textes, où la correction orthographique porterait sur une des millions de combinaisons de quatre «lettres» A, C, G, T (pour adenine, cytosine, guanine, thymine) qui composent le génome.
De passage à l'UQAM en octobre 2018, le professeur Barrangou nous a entretenus des développements en cours et de perspectives à la limite de l’imagination : nourrir une population croissante, réduire la pollution, guérir des maladies jusque-là incurables.
En viendra-t-on à maîtriser une évolution qui procède très lentement sans intervention humaine ? L'histoire du champignon de Paris peut sembler anecdotique dans le contexte d'une percée scientifique aussi prometteuse. Elle exacerbe des peurs viscérales auxquelles il faut répondre : ne devrait-on pas craindre des accidents, voire de la malveillance, d'autant plus qu'à ce jour, aucune convention internationale ne balise ce développement accéléré.
Proclamée l’une des dix technologies émergentes de 2018 dans l’édition de décembre 2018 de la revue Scientific American, CRISPR a ses limites : la procédure semble plus efficace à exciser des gènes déficients qu’à y substituer des gènes sains. En outre, on a pu observer des altérations induites à l’ADN d’autres cellules.
En tout cas, sur fond de querelles de brevets, il y a de fortes probabilités pour que vous retrouviez bientôt des champignons de Paris impeccablement blancs dans une épicerie près de chez vous.
 

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